L’urbanisme namurois au prisme du genre. Regard sur des espaces-temps avec Garance et ses « marcheuses »

 

Suite à une sollicitation du Pavillon de l’aménagement urbain de la Ville de Namur, en vue de recueillir des informations et expériences des citoyennes sur certains quartiers très prochainement réaménagés (Bomel, quartier de la Gare, quartier des anciennes casernes), l’asbl Garance a réalisé 10 marches exploratoires avec un total de 63 femmes. Quelles sont leurs envies, leurs recommandations pour une ville idéale ? Voici la synthèse que nous proposons du rapport complet publié en mars dernier par Garance.

 

L’analyse de genre est rarement prise en compte dans les politiques d’urbanisme et d’aménagement des espaces publics. Comme dans d’autres champs, cela rend invisible les inégalités entre les femmes et les hommes et entraine des décisions parfois inéquitables car essentiellement pensées, comme par défaut, sur un modèle masculin d’organisation de la vie quotidienne. « Comment aménager l’espace public pour que les femmes puissent se l’approprier sur un pied d’égalité ? […] Comment créer un espace public dans lequel tous et toutes se sentent à l’aise et peuvent bouger sans danger ? » (p. 3).

Cette notion de danger est essentielle à ce sujet, les espaces publics étant fortement liés au « sentiment subjectif d’insécurité », bien davantage ressenti par les femmes que par les hommes. Ce sentiment engendre des stratégies d’évitement, du stress, un repli sur soi ; autrement dit, il a comme effet « de limiter la mobilité, la liberté et finalement, le bien-être et la participation citoyenne des personnes » (p. 4). Il est donc nécessaire de bien comprendre, avec les citoyennes, comment une ville peut être ou ne pas être agréable à vivre pour tout le monde.

L’avis des femmes est important car, outre le fait qu’elles représentent la moitié de la population, elles se déplacent plus souvent à pied et à proximité de leur domicile, nouent plus de contacts sociaux, etc. Ce sont ces avis de femmes que Garance va permettre de faire entendre, grâce à la méthodologie des « marches exploratoires » qui est l’une de ses propres expertises les plus en vues. Ces « promenades guidées permettent de s’arrêter sur les détails d’un quartier, de mettre des mots sur des sensations de confort et d’inconfort et d’en expliquer les raisons. Elles ont eu lieu de juin 2015 à février 2017.

 

Les critères de la ville agréable : lumineuse, spacieuse…et sans odeur d’urine

 

L’un des principaux points de discussion relève de la visibilité. « Voir et être vue », tout d’abord, avec la question de l’éclairage public. Les lampes placées sur les façades des maisons recueillent le plus de succès : pas trop hautes, réparties de part et d’autre de la rue, elles la rendent plus agréable et sécurisante que des lampadaires circulaires ou des spots ronds, parfois plus jolis mais aussi aveuglants et éclairant trop peu les trottoirs.

« Savoir où l’on est et où on va », ensuite, l’orientation déterminant notamment le sentiment d’insécurité. Les marcheuses souhaitent des panneaux clairs (textes pas trop petits), visibles (éclairés la nuit), et des plans de la ville pouvant être lus dans des endroits où l’on peut s’arrêter facilement. À Namur, elles regrettent le manque d’indications autour de la gare (pourtant essentielles pour les personnes qui ne connaissent pas la ville) mais apprécient les panneaux à destination des cyclistes, également utiles pour les piéton-ne-s.

 

Les pistes cyclables sont pourtant jugées peu idéales. Mal conçues, certaines cèdent directement leur place au milieu d’une rue…à des places de parking pour voitures.

Les trottoirs namurois alternent les degrés de satisfaction pour les marcheuses. Elles préfèrent les trottoirs larges, avec de gros pavés (s’ils sont en bon état), plus accessibles pour les personnes à mobilité réduite ou avec une poussette et sur lesquelles les personnes peuvent se croiser sans difficulté. Par ailleurs, de nombreux obstacles entravent le passage : poubelles, bornes électriques, lampadaires, panneaux pour les voitures… Chaque emplacement devrait être pensé spécifiquement pour chaque rue, en prenant en compte l’accessibilité des trottoirs et l’aisance des déplacements. Le revêtement des trottoirs est également pointé du doigt par les marcheuses : ils sont trop souvent glissant et des matériaux plus praticables en temps de pluie (ne sommes-nous pas en Belgique ?) devraient être utilisés.

 

Si la facilité de déplacement sur les trottoirs peut réduire le sentiment d’insécurité, une rue sale et malodorante produit clairement l’effet inverse. D’une part, la gestion des poubelles semble une priorité pour les marcheuses et, d’autre part, les odeurs d’urine représentent un véritable repoussoir que les toilettes publiques payantes ne résolvent pas. Elles encombrent la vue, se transforment en dépotoir et l’odeur n’est pas moins forte. En outre, elles sont coûteuses à l’installation et à l’entretien. « Une des étapes pour résoudre ce problème est tout d’abord de faire comprendre aux hommes que la ville n’est pas un urinoir » (p. 11).

Deux types de solution sont avancés par les marcheuses. Premièrement, des toilettes pourraient être installées dans des rez-de-chaussée vides (peu accueillants) à travers la ville. Deuxièmement, un partenariat entre la ville et des commerçants, moyennant compensations financières, pourrait permettre de mettre à disposition les toilettes pour tous et toutes, par exemple à l’aide d’un autocollant facilement identifiable sur la devanture du commerce participant.

Des toilettes propres, faciles d’accès (avec des marquages au sol et des rabaissements plus fréquents aux passages pour piéton-ne-s) et n’obstruant pas la vue dans les espaces publics permettraient notamment aux femmes de profiter plus longuement d’un temps de loisir dans un espace public sans que leurs besoins naturels ne les contraignent à rentrer chez elles.

 

Une démarche locale approfondie, entre ressentis négatifs et propositions concrètes

 

Le rapport fait part de nombreuses remarques des marcheuses sur des lieux très précis de la ville et des quartiers parcourus, remarques dans lesquelles les personnes habitant ou connaissant Namur se reconnaîtront probablement. La gare représente évidemment un point central, à la fois de passage et de repère dans la ville. Malheureusement, son aménagement n’est guère satisfaisant aux yeux des participantes : vue obstruée par de nombreux obstacles (panneaux annonciateurs, publicités ­– trop souvent sexistes – ou imposantes colonnes d’ascenseurs), éclairage faible à la sortie, forte odeur d’urine à la descente d’escalators en panne, sols glissants, accès PMR mal pensés…

Le passage de la gare vers le Boulevard du Nord est considéré comme particulièrement désagréable. « Le stress vécu par les femmes qui empruntent ce passage est grand et ne doit pas être négligé. Certaines n’osent plus s’y rendre après une certaine heure. […] [Il] leur arrive même d’éviter de prendre le train tard pour ne pas être confrontée à ce sentiment désagréable » (pp. 16-17).

Le ressenti concernant les rues adjacentes à la gare ne sont guère plus brillants. D’un côté, la Place de la Station est envahie par la pollution sonore (le bruit du trafic routier omniprésent) et visuelle (les publicités) ; les arcades du Boulevard Mélot protègent de la pluie mais sont sombres, bloquent la vue et les femmes subissent le harcèlement ordinaire d’hommes y passant leur temps. De l’autre, le Boulevard du Nord est vide passé une certaine, et le manque de contrôle social généré par des activités humaines diversifiées augmente le sentiment d’insécurité.

Le passage sous le pont de Louvain est sombre, malodorant et met mal à l’aise ; au-dessus de ce même pont, la circulation des piéton-ne-s est dangereuse à cause de voitures roulant trop vite. Le square Léopold est « laissé à l’abandon ». La gare des bus « a mauvaise réputation ». Des pigeons morts jonchent le toit de la galerie Werenne, défraîchie. La rue de l’Inquiétude, quant à elle…porte un nom lourd sens ! Et bien d’autres choses encore…

 

Le tableau n’est pas totalement noir pour autant. Les marches exploratoires ont également pour objectif de souligner le positif et de faire ressortir des propositions constructives. Par exemple, certains alentours de la gare sont jugés agréables car propres et munis de trottoirs larges. Les participantes apprécient le quartier Bomel pour son ambiance conviviale, sa diversité de services de proximité, les plantes sur les balcons, etc. La rue Derenne-Deldinne est considérée comme un bon exemple pour ses éclairages. Le night-shop du rond-point Léopold amène de la présence aux heures tardives. La rue de Fer est joyeuse et agréable en journée, avec beaucoup de passage. La prison est également facile d’accès pour les personnes rendant visite à des détenus.

Les propositions ne manquent pas non plus, comme celles concernant les toilettes, trottoirs ou éclairages publics. Les marcheuses souhaitent de la peinture claire sur les murs à la sortie de la gare, un nettoyage des plafonds de la Galerie Werenne pour apporter de la clarté, un changement de nom pour la rue de l’Inquiétude, une absence de murs au futur parc du quartier des anciennes casernes pour qu’il ne soit pas « enfermé », etc.

L’élément revenant le plus régulièrement est le besoin d’une diversité des activités dans une même zone : « Un bon équilibre entre commerces, habitations, espaces culturels qui ouvrent en horaires décalés, permettrait au quartier de maintenir assez de présences en permanence pour que tous et toutes osent le traverser et le fréquenter à toute heure » (p. 22).

 

Namur, une ville sensible au genre dans ses espaces-temps ?

 

La démarche « temporelle », que Synergie Wallonie pour l’égalité entre les femmes et les hommes met en avant dans ses activités, est clairement présente. L’urbanisme n’est pas qu’une question d’espace mais aussi de temps. Les marcheuses ont régulièrement exprimé leurs ressentis, par exemple au regard des heures de la journée, liées à la clarté. Le soir et la nuit sont souvent corrélés au sentiment d’insécurité et au développement de stratégies d’évitement de femmes qui se retrouvent en partie exclues de l’espace public.

D’autres remarques montrent l’importance de la prise en compte des temporalités et de l’articulation des temps de vie dans l’action publique : certaines zones sont désertes en dehors des heures scolaires et pendant les vacances scolaires, des horaires décalés sont souhaités pour certaines activités, des espaces sont particulièrement appréciés lors d’un temps libre ou durant la pause de midi…

En complément à ses espaces, un territoire doit aussi pouvoir être pensé en fonction des heures de la journée, des jours de la semaine ou des saisons dans l’année. Garance l’a bien compris et des échanges avec Synergie Wallonie pourront permettre, dans un futur proche, notamment dans le cadre d’un projet mené en collaboration avec des communes bruxelloises, de rendre plus visible encore le rapport aux temps des individus et des inégalités entre femmes et hommes qui en découlent.

 

La Ville ayant commandité ces marches, Garance espère vivement que les recommandations émises par les marcheuses seront prises en compte et qu’avoir sollicité ce public à qui l’on donne généralement peu la parole ne serait pas vain. « On nous a signalé que les promoteurs responsables de la rénovation des quartiers prendront contact avec nous à l’automne », nous explique Laura Chaumont, en charge du projet pour Garance. « Nous voyons cela positivement : nous attendons de voir dans quelle mesure nous serons impliquées mais il semble que le message est bien passé du côté politique et que la transmission est en cours en vue de la mise en œuvre ».

Certaines initiatives ont entre-temps vu le jour (renommer des rues avec davantage de noms de femmes) ou sont déjà officiellement en projet (diminution du trafic routier à la sortie directe de la gare) mais Namur doit maintenant concrétiser de façon permanente une vision de la ville, inédite en Belgique, avec les « lunettes du genre ».

 

 

Voir également le reportage réalisé par Canal C le 27 mars 2017 :

 

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