Droit à l’avortement : aux États-Unis, smartphones et applis se retournent contre les femmes

1 juin 2022
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publié par: Synergie Wallonie

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Droit à l’avortement : aux États-Unis, smartphones et applis se retournent contre les femmes

Article de Olivier Tesquet

La revente dérégulée des données personnelles permet de cibler tout individu. Les groupes anti-avortement utilisent cette arme pour harceler les femmes souhaitant recourir ou ayant recouru à l’IVG.

Alors que la Cour suprême américaine pourrait rayer le droit à l’avortement de la Constitution, les femmes souhaitant recourir à une interruption volontaire de grossesse vont devoir se méfier d’un nouvel ennemi intime : leur téléphone. Aux États-Unis, des milliers d’applications revendent quotidiennement les informations personnelles de leurs utilisateurs à des courtiers en données. Qui les revendent à d’autres courtiers en données. Qui les revendent à n’importe qui. Un cycle organisé autour d’acteurs économiques inconnus du grand public – ils n’ont pas pignon sur rue – et d’une mission, le ciblage publicitaire. Mais que se passe-t-il lorsque cette industrie du miroir sans tain à 200 milliards de dollars vient contribuer à l’affaiblissement des droits ?

Reçus de carte bleue, conversations sur des chats ou historiques de recherche (dix-neuf États imposent déjà la présence d’un médecin lors d’une IVG médicamenteuse, obligeant certaines femmes à utiliser Internet pour trouver des informations) peuvent ainsi être utilisés contre elles par des groupes anti-choix prêts à payer pour acheter ces informations. Du reste, ces groupes n’ont même pas à se ruiner : une récente enquête de Vice montre qu’il suffit de débourser 160 dollars pour acquérir les données de géolocalisation des personnes qui se sont rendues au planning familial, permettant in fine de les identifier.

Ce qui fait peser un réel danger de violence : en 2020, la Fédération nationale de l’avortement américaine a dénombré plus de cinquante agressions à l’extérieur de cliniques, et près de trois mille cinq cents cas de harcèlement téléphonique ou par mail. Les applications de suivi de cycle menstruel, qui ne sont pas concernées par la loi HIPAA de 1996 sur la protection des données médicales, peuvent également se transformer en mouchards. Certaines – MIA Fem, Maya – partagent des informations intimes avec Facebook, quand d’autres, comme Femm, sont directement financées par des groupes anti-choix.

Infrastructure de la surveillance

Mais ce marché de l’oppression des femmes n’est pas seulement opportuniste : il est de plus en plus structuré. Comme il est d’usage de le dire dans les milieux informatiques, ce n’est pas un bug mais une fonctionnalité. En 2017, Heartbeat International, une puissante organisation anti-avortement qui revendique deux mille partenaires et une implantation dans cinquante pays, a lancé Next Level Content Management Solution, un système de gestion commercialisé auprès des professionnels de santé afin de centraliser et de partager les informations personnelles des femmes enceintes.

Comment l’intelligence artificielle cible les plus précaires

Dans ces conditions, les anti-choix n’ont même plus besoin d’envoyer des militants munis de pancartes hostiles à l’entrée des cliniques ; il leur suffit de payer des réclames ciblées pour abreuver les candidates à l’avortement de messages dissuasifs et de fausses informations. En 2019, Google a dû modifier sa politique publicitaire après avoir offert 150 000 euros de publicité gratuite à un groupe anti-avortement, mais le système reste largement opaque, donc discrétionnaire.

La situation est d’autant plus inquiétante qu’en cas d’annulation de l’arrêt Roe v. Wade la police pourrait s’en mêler. Comme le pointe le Woman’s Law Project, une association de défense des droits des femmes fondée en 1974, « l’industrie de la grossesse d’urgence fonctionne désormais comme une infrastructure de surveillance pour le mouvement anti-avortement, amassant des informations qui pourraient être utilisées dans des procédures judiciaires post-Roe, quand l’IVG sera illégale dans au moins vingt-six États ».

L’urgence d’une régulation

Ces dernières années, outre-Atlantique, les forces de l’ordre se sont de plus en plus appuyées sur les courtiers en données, par exemple pour mettre en œuvre la politique migratoire très dure de Donald Trump. Et en 2017, Latice Fisher, une jeune femme noire, a été inculpée pour le « meurtre de son fœtus » quand les enquêteurs ont découvert qu’elle avait cherché des informations en ligne sur le misoprostol, un médicament utilisé lors des interruptions volontaires de grossesse.

Dans un système où les prédateurs sont mieux protégés que leurs victimes, c’est un secteur économique dangereusement dérégulé qui vient raboter le droit des femmes à disposer de leur corps. En effet, en l’absence de loi fédérale sur la protection des données aux États-Unis (l’équivalent de notre RGPD européen), aucun texte n’encadre l’activité des data brokers, et un seul État, le Massachusetts, interdit le chalutage des données de géolocalisation autour des établissements de santé. Signe de leur pouvoir incontrôlable : la Federal Trade Commission (FTC), le gendarme de la concurrence, ne connaît même pas leur nombre exact. En 2014, l’agence estimait qu’un courtier possédait en moyenne trois mille données différentes sur chaque citoyen américain. Et aujourd’hui, alors que la bombe à retardement s’apprête à exploser ?

 

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